Philippines, le tatouage tribal de Kalinga : Petite histoire d’une tradition devenue fashion.

Il existait un village dans les hautes vallées de la Cordillère des Philippines où une tribu, nommée Butbut, vivait isolée des règles du monde moderne qui vampirisaient déjà le pays. Ces peuples primitifs vivaient le torse nu dans un hameau de cases traditionnelles faites de bois et d’herbes séchées. Les familles comptaient dix, douze ou quatorze enfants que la jeune mère, dès 14 ans, mettait au monde chez elle, à 1 500 mètres d’altitude.

On y vivait essentiellement du riz, planté sur les flancs escarpés taillés en d’ingénieuses terrasses irriguées. Leur seule richesse, bien conservée dans une case en bois édifiée dans les champs à l’écart du village. Le riz, leur denrée principale qu’ils ne vendaient qu’en cas de nécessité, comme la maladie d’un proche ou l’achat d’un carabao (Buffle d’eau) utilisé pour les champs ou offert au villageois lors de grandes célébrations.

 

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Le monde extérieur était une menace perpétuelle pour les villageois, à commencer par les tribus voisines qu’ils croisaient parfois au détour des sentiers escarpés. Des contacts peu cordiaux que chacun évitait autant que possible.
Les guerres tribales ont régi la vie locale pendant un millénaire, des querelles de territoire qui bien souvent menaient à l’affrontement physique, violence qui s’achevait avec la mort d’un des protagonistes.

La mort de l’ennemi à qui on coupait la tête en guise de preuve. Rapportée au village, femmes et enfants dansaient devant l’exploit du guerrier et la tête du pauvre malheureux était brandie près de chez soi, tel le symbole d’une bataille fièrement remportée.
Tuer un rival, un rite de passage pour l’homme qui, en récompense de sa bravoure, pouvait recevoir le tatouage sacré, une série de symboles gravés sur le torse. Tous inspirés des éléments de la nature, l’homme tatoué recevait une identité, l’honorable titre de guerrier, que l’ennemi pouvait reconnaître et craindre d’autant plus.

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Guerriers tatoués (source : Internet)

Ce tatouage était réalisé par des « maîtres » en la matière, surtout des femmes appréciées pour leur coup de main léger et précis. Une épine de citronnier en guise d’aiguille enfilée dans un petit bambou fêlé et un solide bâton dans l’autre main, elles transperçaient point par point la peau y déposant là l’encre noire, rien d’autre que de la suie récupérée sous les poëles sales et mélangée à de l’eau.

Fort pouvoir spirituel qu’est le tatouage tribal, chaque symbole tatoué apportait à son hôte une force particulière. Même les femmes, dans l’incapacité de concevoir, recevaient sur les bras ou les épaules les différentes représentations de la fougère, Mère de la fertilité. A cela s’ajoutaient la peau de serpent, la scolopendre ou le python, les principaux symboles offrant force et protection.

 

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Les guerriers « chasseurs de tête » comme on les appelle ici ont vécu jusque dans les années 70, l’Etat chrétien se chargeant ensuite de sensibiliser ces peuples au comportement civilisé et socialement accepté. Les lois tribales sont peu à peu délaissées pour les règles du christianisme que l’on inculque dans les écoles fondées sur les hauteurs des champs terrassés.
Aujourd’hui, les souvenirs d’une identité s’estompent sous la peau ridée des anciens, témoins d’une jeunesse glorifiée. Les coutumes s’effacent mais leurs mémoires perdurent grâce à ceux qui les maintiennent encore en vie comme Apo Whang-OD, dernier maître tatoueur toujours de ce Monde.

 

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Du haut de ses 90 et quelques années (personne ne sait vraiment !), Whang-Od a tatoué grand nombre de guerriers et ce dès l’âge de 14 ans en suivant les enseignements de son père, lui-même artiste Batok. Un tout petit bout de femme, devenue mythe national, une légende, après un documentaire de la BBC.
D’un jour à l’autre, le dernier témoin d’une forte identité tribale devenait une célébrité nationale, dans un pays où le tatouage est devenu une religion.

Recevoir l’encre de Whang-Od est depuis un pèlerinage commercial qu’entreprennent en groupe les jeunes philippins. Durant les weekend, ils se déplacent depuis Manille en mini bus et arpentent avec difficultés le sentier escarpé qui les mène au village. Excités d’être là, ils n’hésiteront pas à faire la queue, des heures durant, pour rencontrer Whang-Od et se faire tatouer de son encre. Au diable les traditions, désormais le tatouage s’achète mais ne se mérite plus. On attend son tour et on joue à Candy Crash pour tuer le temps.

 

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Pourtant, au village, rien a vraiment changé si ce n’est les toits de feuilles substitués par de solides toitures en taule. Les cochons noirs vivent toujours aux pieds des Hommes, reniflant les quatre coins du village accompagnés de leurs jeunes portées qui les suivent à la trace.
Les villageois continuent de cultiver leur riz sur les hauteurs du village quand ce ne sont pas des plants de Marie-Jeanne qui viennent les remplacer. La lessive se fait à la fontaine publique en bavardant avec son prochain et on se contente toujours de peu pour manger. Riz, porc et poulet, le principal apport en énergie que les végétariens maudiront après deux jours ici.

 

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Les villageois vivent aujourd’hui en paix mais la mémoire des guerres tribales anime toujours la vallée. Si la paix est promue par l’Etat sur le bord des routes, les rivalités existent toujours. Boucliers de défense et fléchettes ont depuis laissé place aux armes, vendues facilement dans tout le pays. Encore des histoires de territoire que l’on règle désormais par l’intimidation armée. Des coups de feu qui résonneront parfois dans la forêt, « un essai avant achat » me confiera une villageoise, imperturbable.

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« Aimez vos enfants. Non aux guerres tribales « 

Kalinga, petite province montagneuse du nord des Philippines, une région isolée, difficilement accessible, où les lois régionales continuent d’opérer. Mais ça, la foule ne s’y intéresse pas. Aujourd’hui, tout ce qui compte vraiment, c’est de rencontrer Whang-Od et de rentrer chez soi son encre inscrite dans la peau. Peu importe les risques infectieux, on ne se soucie de rien si ce n’est de réussir son selfie avec ce maître légendaire. Une preuve irréfutable de son appartenance au groupe so trendy de ceux qui ont osé braver les montagnes et la douleur en échange d’un souvenir impérissable du vieux maître, devenu malgré lui chef opérateur d’une usine fort productive.

Biscuits, t-shirt ou bijoux, si vous voulez vraiment faire plaisir à Whang-Od : apportez-lui de la viande de chien, son plat favori, réputé localement pour son excellent apport en énergie.
Quitte à bousculer les traditions pour nourrir son ego, autant signifier un minimum de respect par un don symbolique qui, ont le sait tous, sera grandement apprécié par la communauté.
Et à plus de 90 ans, Whang-Od en a bien besoin d’énergie !

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La Cordillère des Philippines et ses jeunes âmes

(Février 2018 – Province de Kalinga, Luzon, Philippines)

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